Le Maroc structure enfin un marché secondaire des créances dégradées. Entre projet de loi, véhicule international et refonte prudentielle, la mécanique commence à se préciser, mais la décote qui déterminera son succès reste à ce stade non chiffrée publiquement.
Ce que le marché ne price pas encore
Le stock de créances en souffrance a atteint 102,3 milliards de DH, en hausse de 5% sur un an, tandis que leur poids dans le portefeuille de crédit global recule légèrement de 8,4% à 8,3%. Le taux de couverture par les provisions, lui, se dégrade : 68% contre 69% en 2024. Cette combinaison, stock en croissance, couverture en repli, poids relatif stable, traduit un système bancaire qui absorbe la dégradation sans que le provisionnement suive au même rythme. C'est précisément ce différentiel que le marché secondaire est censé résorber, en transférant le risque résiduel à des acquéreurs spécialisés plutôt qu'en le laissant peser indéfiniment sur les bilans bancaires.
Le projet de loi n° 02-26, publié en consultation par le Secrétariat général du gouvernement le 26 février 2026, pose le cadre juridique de la cession directe. Le changement le plus significatif pour la mécanique de marché : la cession emporte de plein droit la transmission des sûretés, garanties, gages et cautionnements attachés à la créance, et l'inscription du transfert d'hypothèque au registre foncier peut désormais s'effectuer sur simple bordereau récapitulatif, sans duplicata du titre foncier ni certificat spécial d'inscription. Concrètement, cela réduit les délais et les coûts de formalisation qui, jusqu'ici, gonflaient mécaniquement la décote exigée par tout acquéreur.
Le test de la valorisation : un premier véhicule concret
La théorie juridique commence à rencontrer une contrepartie financière réelle. L'IFC et EOS préparent un véhicule doté de 60 millions d'euros, actuellement soumis à l'approbation du conseil d'administration de l'IFC, avec un examen prévu le 15 octobre 2026. L'objectif affiché est de permettre aux établissements financiers marocains de céder une partie de leurs créances en souffrance pour libérer du capital réglementaire et le réallouer à de nouveaux financements.
Ce véhicule constituera, s'il est validé, le premier test de prix pour des créances marocaines cédées sur un cadre légal dédié, et donc un indicateur clé pour évaluer si la décote se rapproche des standards observés sur des marchés comparables ou si les spécificités locales (garanties immobilières, lenteur de l'exécution judiciaire) maintiennent une prime de risque élevée.
Le nœud non résolu : fiscalité et exécution judiciaire
Deux chantiers conditionnent l'ampleur réelle du marché. Sur le plan fiscal, les échanges se poursuivent avec la Direction générale des impôts autour de la déductibilité de la perte constatée lors de la cession d'une créance, un point qui, tant qu'il reste ouvert, incite les banques à différer les cessions plutôt qu'à matérialiser une moins-value non déductible. Sur le plan judiciaire, un atelier réunissant magistrats, opérateurs et banques s'est tenu en mars 2026, débouchant sur un livre blanc de recommandations en cours de finalisation pour accélérer les procédures de recouvrement. Condition nécessaire pour qu'un acquéreur de créances dégradées puisse effectivement exécuter ses garanties dans des délais raisonnables.
Ce dispositif se double d'une réforme de la classification et du provisionnement introduisant une catégorie de "créances sensibles" et élargissant la définition du défaut. Cette évolution prudentielle pourrait mécaniquement faire apparaître, dans les prochains arrêtés, un périmètre de créances à risque plus large que celui aujourd'hui publié . Un point de vigilance pour la lecture des prochains résultats bancaires.
Le paradoxe du moment
Le cadre légal avance (projet de loi transmis, consultation publique lancée) au même rythme qu'un début de matérialisation financière (véhicule IFC-EOS), mais les deux variables qui détermineront si des cessions significatives ont réellement lieu . la décote acceptée par les banques et la déductibilité fiscale de la perte, restent non tranchées. Un marché peut disposer d'un cadre juridique complet et rester inactif si l'équation économique de la cession ne convient à aucune des deux parties.
Ce qu'il faudra suivre
L'adoption définitive du projet de loi n° 02-26 par le Parlement, l'issue de l'arbitrage fiscal avec la DGI sur la déductibilité, la décision du conseil d'administration de l'IFC le 15 octobre 2026, et la publication du livre blanc sur les procédures de recouvrement constituent les quatre jalons qui détermineront le calendrier réel de mise en œuvre du marché secondaire marocain.
